Auguste Villiers de l'Isle-Adam
(1838-1889)
Le chapeau
chinois
(1878)
Au moment où
l'orchestre de l'Opéra va commencer à
répéter l'oeuvre nouvelle d'un compositeur allemand, le chef
d'orchestre s'aperçoit que la partition comporte une partie de chapeau
chinois.
Consternation : il n'y a pas de joueur de chapeau chinois dans
l'orchestre de l'Opéra ! Va-t-il falloir renoncer à interpréter la
brillante partition ?
Mais quelqu'un
se lève : "Permettez, je crois que
j'en connais un. - Qui a parlé ? - Moi, les cymbales." Les cymbales
connaissent en effet un vieux professeur de chapeau chinois.
L'Opéra enchanté décide d'envoyer une délégation une délégation au
distingué virtuose pour lui demander son concours.
La délégation
se met en route et arrive dans le petit appartement qu'occupe, au fond
des Batignolles, le professeur de
chapeau chinois :
Soudain tous se découvrent : un homme d'aspect
vénérable, au visage entouré de cheveux argentés qui tombaient en
longues boucles sur ses épaules, se tenait debout sur le seuil,
et paraissait convier les visiteurs à entrer dans son sanctuaire. -
C'était lui ! L'on entra. Salut, demeure chaste et pure ! La croisée,
encadrée de plantes grimpantes, était ouverte sur le ciel en ce moment
empourpré des merveilles de l'occident ! - Les sièges étaient rares, la
couchette du professeur remplaça, pour 1es délégués de l'opéra, les
ottomanes et les poufs. Dans les angles s'ébauchaient de vieux chapeaux
chinois ; çà et là gisaient plusieurs albums dont les titres
commandaient l'attention ! - C'était d'abord : "Un Premier
Amour ! mélodie pour chapeau chinois seul, puis Air
religieux, prière pour orgue et chapeau chinois, suivie de Variations
brillantes sur le choral de Luther, concerto pour trois chapeaux
chinois... puis septuor de chapeaux chinois (grand unisson)
intitulé : Danse nocturne de jeunes filles mauresques dans
la campagne de Grenade, au plus fort de l'inquisition, grand
boléro pour chapeau chinois.
Les cymbales,très émues, prirent la parole au nom
de l'Académie nationale de musique. "Ah ! dit avec amertume le vieux
maître, on se souvient de moi maintenant... Je devrais... Mon pays
avant tout. Messieurs, j'irai." Le trombone insinua que la partie à
jouer paraissait difficile. "Il n'importe", dit le professeur en les
tranquillisant d'un sourire. Et leur tendant ses mains pâles, rompues
aux difficultés d'un instrument ingrat : "A demain, messieurs, huit
heures, à l'Opéra !"
Le lendemain, dans les couloirs, dans les galeries,
dans le trou du souffleur inquiet, ce fut un émoi terrible : la
nouvelle s'était répandue...
Tout à coup la porte basse donna passage à l'homme d'autrefois...
Ayant assuré un bonnet de lustrine noire sur sa
tête séculaire, il démaillota le chapeau chinois.
Mais aux premières mesures et dès le premier coup d'oeil jeté sur sa
partie, la sérénité du vieux virtuose parut s'assombrir ; une sueur
d'angoisse
perla bientôt sur son front. Il se pencha comme pour mieux lire, et les
sourcils contractés, les yeux rivés au manuscrit qu'il
feuilleta fiévreusement, à peine respirait-il !...
Ce que lisait le vieillard était donc bien
extraordinaire, pour qu'il se troublât de la sorte !...
En effet !... Le maître allemand s'était complu, avec une âpreté
germaine, une malignité
rancunière, à hérisser la partie du chapeau chinois de difficultés
presque insurmontables ! Elles s'y succédaient, pressées ! ingénieuses
! soudaines ! C'était
un défi !... Qu'on en juge !... Cette partie ne se composait
exclusivement que
de silences !! Or, même pour ceux qui ne sont pas du métier, qu'y
a-t-il de plus difficile à exécuter que le silence,
pour un chapeau chinois ?... Et c'était un crescendo
de silences que devait jouer le vieil artiste !
Il se raidit à
cette vue ; un mouvement fiévreux
lui échappa, mais rien, dans son instrument, ne trahit les sentiments
qui l'agitaient. Pas une clochette ne remua ! Pas un grelot ! Pas un
fifrelin ne bougea. On sentait qu'il le possédait à fond.
C'était bien un maître ! Il joua, sans broncher, avec une maîtrise, une
sûreté qui frappèrent d'admiration tout l'orchestre ! Son exécution,
pleine de nuances, était d'un rendu si1 pur, si parfait, que, chose
étrange ! il semblait par moments qu'on l'entendait ! Les
bravos allaient
éclater de toutes parts, quand une indignation sacrée s'alluma dans sa
vieille âme de virtuose !... Les yeux pleins d'éclairs, et agitant avec
un fracas effroyable son instrument vengeur qui sembla comme un
démon suspendu sur l'orchestre : "Messieurs, vociféra l'illustre
professeur, j'y renonce !... je ne peux pas jouer ! c'est trop
difficile ! je n'y
comprends rien ! - Je proteste au nom de Concone !... Il n'y a pas de
mélodie là-dedans ! L'Art est perdu !..."
Et, foudroyé par sa propre colère, il tomba mort
dans la grosse caisse qu'il creva, et emporta dans le sein du monstre
le secret des charmes de l'ancienne musique, en murmurant ces derniers
mots : "Je vous enverrai le Soir d'un beau jour, mon ouverture
pour 150 chapeaux chinois."
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